Ibila Dibril, parle des causes et conséquences imputables aux changements climatiques : « L’élévation du niveau marin… une grande menace pour les populations urbaines du Littoral notamment Cotonou, Grand-Popo »

Beaucoup de faits sont imputables aux changements climatiques. Pour mieux situer nos lecteurs, nous avons rencontré Ibila Djibril qui apporte des clarifications sur les causes et conséquences de ce phénomène. Il a fait le point des efforts du Bénin pour lutter contre les changements climatiques. Dans ces propos, il a évoqué les menaces que constitue l’élévation du niveau marin pour les populations urbaines du Littoral. Ibila Djibril est Conseiller Technique à l’Environnement du Ministre de l’Environnement Chargé de la Gestion des Changements Climatiques, du Reboisement et de la Protection des Ressources Naturelles et Forestières et Point Focal National du Bénin de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC). A ce titre, il représente le Bénin lors des négociations internationales portant sur les changements climatiques ensemble avec d’autres cadres béninois.

Ibila

Plusieurs situations sont assimilées aux changements climatiques au Bénin. Est-ce que vous pouvez apporter des clarifications en nous parlant de celles qu’on peut réellement attribuer aux changements climatiques ?

Oui effectivement, plusieurs situations sont assimilées ou attribuées aux changements climatiques. Mais elles ne sont toujours pas imputables à ce phénomène. L’intérêt de votre question est de pouvoir faire, la part des choses entre vulnérabilité climatique et changements climatiques.

De tout temps, le climat a varié naturellement indépendamment de l’action de l’homme. La variabilité est donc une caractéristique inhérente au climat qui se manifeste par des changements et déviations dans le temps. Le degré de variabilité climatique peut être décrit par les différences entre les valeurs moyennes à long terme des paramètres climatiques (pluie, température, humidité, durée des saisons) et des valeurs observées prises à différentes échelles temporelles et spatiales.

Quant aux changements climatiques, au sens de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques que le Bénin a ratifiée le 30 juin 1994, ils sont définis comme « des changements de climat qui sont attribués directement ou indirectement à une activité humaine altérant la composition de l’atmosphère mondiale et qui viennent s’ajouter à la variabilité naturelle du climat au cours des périodes comparables ».

Il se dégage alors fondamentalement que les changements climatiques, au sens de cet instrument international ratifié par plus de 190 pays de par le monde, sont de cause humaine et ils viennent s’ajouter à la variabilité naturelle du climat. Il est important de retenir cette distinction essentielle.

En outre, il faut souligner que ce sont les fortes concentrations des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère, au fil des années, qui sont la cause fondamentale des changements climatiques. Au nombre de ces gaz, il y a le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4), l’oxyde nitreux (N2O), l’hydrofluorocarbone (HFC), les hydrocarbures perfluorés (PFC) et l’hexafluorure de soufre (SF6). Ces gaz ont la propriété de capter les rayonnents solaires et de le réémettre sous forme d’infra-rouge. Ce qui permet de garder la température moyenne de la terre autour de 15°C (sans les GES, la température serait autour de -18°C où aucune vie humaine ne serait possible pas sur la terre). Ensuite, de par les activités humaines (notamment l’industrialisation à travers l’utilisation intense des énergies fossiles, ces GES deviennent de plus en plus importants dans l’atmosphère et induisent un réchauffement additionnel qui est à l’origine des changements climatiques.

Ainsi, les situations qui sont réellement assimilées aux changements climatiques telles que la sécheresse, les pluies tardives et violentes, les inondations, les vents violents et les chaleurs excessives sont en fait des risques climatiques majeurs qui contribuent à la vulnérabilité des secteurs de développement tels que l’agriculture (production végétale, élevage, pêche), les ressources en eaux, la santé, l’énergie, le transport et le littoral. Ces différents risques climatiques se manifestent à travers par exemples une mauvaise distribution des pluies ou des précipitations au cours des saisons pluvieuses, le démarrage tardif et l’arrêt et précoce des pluies par endroit, l’augmentation des températures, l’augmentation des fréquences des inondations.

Pour terminer, il est important de retenir que la survenue d’un phénomène météorologique extrême (le cyclone Katrina par exemple aux Etats-Unies) ou d’une fluctuation climatique importante (la canicule de 2003 en France, celle de 2007 en Europe de l’est) ou les graves inondations de septembre-octobre 2010 au Bénin ne peut pas être directement associée aux changements climatiques et/ou au réchauffement global. Pour qu’elle en soit ainsi, il faut la répétition de ces phénomènes sur plusieurs décennies. Car on parle d’un «changement climatique» pour des échelles de temps supérieures à plusieurs décennies.

 

Des faits que vous venez d’évoquer, lesquelles constituent une menace pour les populations rurales et urbaines ?

En réalité, tous les faits que je viens d’évoquer sont des menaces pour les populations rurales et urbaines mais à des degrés divers, en fonction des secteurs touchés. L’agriculture étant un secteur prioritaire au Bénin et occupant plus de 80 % de la population constitue le secteur le plus vulnérable et par conséquent présente assez de risques pour les populations rurales au premier chef et par la suite pour tout le monde. Prenez par exemple la production cotonnière qui est la principale culture d’exportation du Bénin et, par ricochet la principale source de devises pour l’économie béninoise et le premier facteur de croissance économique, dès qu’elle est mauvaise, toute l’économie béninoise en prend un sérieux coup. Son impact est donc plus grand et touche tout le monde. Ce n’est pas pour rien que le Gouvernement met tout en œuvre pour que la production soit bonne. De même, l’élévation du niveau marin qui aura pour conséquences immédiate l’exacerbation de l’érosion côtière et l’intrusion saline présente une grande menace pour l’ensemble des populations urbaines du Littoral notamment Cotonou, Grand-Popo.

Pour soulager les populations, pensez-vous qu’il faut résoudre isolement ces problèmes où il faut opter pour des solutions d’ensemble ?

Pour soulager les populations, il ne serait pas opportun de résoudre isolément ces problèmes mais opter pour des solutions d’ensemble. En fait, pour tout problème, une approche concertée et intégrée est plus efficace qu’une approche ponctuelle et isolée. Cela est plus vrai pour les problèmes d’environnement et de changements climatiques.

En quoi constituent ces actions pour apporter des solutions d’ensemble ?

C’est pour apporter des solutions d’ensemble que la Communauté internationale à adopter la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques que le Bénin a signé et ratifié respectivement le 13 juin 1992 et le 30 juin 1994. C’est ainsi que tous les Etats Partie à cette convention se retrouvent chaque année en Conférence des Parties pour faire le point de la mise en œuvre de cette convention et définir de nouvelles orientations. A l’issue de ces assises, des décisions sont souvent prises notamment en faveur des pays les plus vulnérables comme les Pays les Moins Avancés dont le Bénin fait partie et les petits Etats insulaires en développement.

C’est ainsi que furent mis en place, pour ne citer que ceux-là, le Fonds des Pays Moins Avancés en 2001 et le Fonds d’Adaptation en 2007 qui financent respectivement les projets concrets d’adaptation aux changements en faveur de tous les pays moins avancés et des pays en développement.

 

Quelles sont les exigences des partenaires techniques et financiers pour accompagner un pays dans la recherche des solutions aux problèmes liées aux changements climatiques ?

En termes d’exigence, il importe qu’un pays signe et ratifie la Convention et les autres documents connexes dont notamment le Protocole de Kyoto pour bénéficier des appuis des Partenaires Techniques et Financiers. En outre, l’élaboration et l’adoption documents de politiques et de stratégies adéquats dans le secteur, de même que l’élaboration de programmes et de projets bancables constituent des éléments importants qui peuvent amener les PTF à intervenir davantage dans un pays.

Dites-nous si le Bénin bénéficie souvent de ces avantages. Et donner si possible quelques exemples ?  

Oui le Bénin bénéficie bel et bien de ces avantages. Par exemples, le Bénin prend part régulièrement aux différentes conférences et autres réunions au cours desquelles sont débattues les questions de changements climatiques au cours desquelles sont négociés les financements de projet. De façon concrète, les actions dont le Bénin a bénéficié sont, entre autres :

  • L’élaboration des communications nationale avec l’appui des PTF notamment le Fonds pour l’Environnement Mondial et le PNUD. Ces documents présentent les inventaires de Gaz à Effet de Serre, l’état de vulnérabilité, les impacts et les mesures d’adaptation appropriées et d’autres informations utiles pour le pays. Le Bénin a déjà élaboré sa première communication en 2001 et la deuxième en 2011. Le montant de ces projets est d’environ 400 000 $ américain chacun soit environ 200 millions de nos francs ;
  • L’élaboration du Programme d’Action National aux fins de l’Adaptation aux changements climatiques (PANA) avec l’appui du FEM et du PNUD et qui ont permis d’identifier les mesures prioritaires et urgentes en matières d’adaptation aux changements climatiques. La première mesure dénommé PANA1 relative à l’agriculture et à la sécurité alimentaire est en cours de mise en œuvre dont le montant est de 3 910 000 $ US fourni par le Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM) à hauteur de 3 410 000 $ US et le PNUD, 500 000 $ US soit au total 1 955 000 000 de francs CFA ;
  • Le projet de mise en place d’un système d’alerte précoce pour un montant de 2 milliards de F CFA apportés par le FEM pour anticiper les inondations au Bénin. Ce projet qui vient d’être approuvé sera mis en œuvre par la Direction Générale des Eaux en collaboration avec tous les acteurs concernés ;
  • L’appui de l’UEMOA pour la mise en œuvre des PANA à travers l’aménagement de 1000 ha de bas-fonds à des fins agro-sylvo-pastorales pour un montant d’environ de 4 milliards de F CFA ;
  • L’accréditation du Fonds National pour l’Environnement en tant qu’entité nationale de mise en œuvre du Fonds pour l’Adaptation. Ce qui a value une allocation de près de 10 000 000 de dollars us soit environ 5 milliards de F CFA pour la mise en œuvre d’un projet concret d’adaptation sur les berges lagunaires de Cotonou ;
  • L’appui de la Coopération Suisse et de l’UNITAR (Institut des Nations Unies pour la Formation et la Recherche) dans la mise en œuvre d’un projet pilote de renforcement des ressources humaines, de l’apprentissage et du développement des compétences pour faire face aux changements climatiques d’un montant de 180 000 $ US soit environ 90 millions de F CFA. Ce projet s’inscrit dans la mise en œuvre de l’article 6 de la Convention-cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques. Ce projet a permis l’élaboration d’un document de stratégie nationale en matière de renforcement des ressources humaines dans le domaine des changements climatiques qui est en attente d’adoption en conseil des Ministre ;
  • L’appui en cours du Fonds d’Equipement des Nations Unies (UNCDF) pour le financement local de l’adaptation aux changements climatiques dénommé LoCAL (Local Climate Adaptive Living Facility) ;

Cette liste n’est pas exhaustive. Les financements climatiques alloués aux ONGs béninoises telles que OFEDI, IDID, CREDEL, etc. sont à mettre dans ce registre de financements accordés par des PTF du Bénin.

 

Pouvez-vous nous expliquez la part du reboisement dans la lutte contre le réchauffement climatique ?

Le reboisement est une double mesure d’atténuation et d’adaptation des changements climatiques. A travers le phénomène de photosynthèse, les arbres contribuent à la séquestration du carbone et par conséquent à la réduction des émissions de Gaz à Effet de Serre. Ce sont donc en ce sens des mesures d’atténuation. Mais d’un autre côté, le reboisement permet de lutter contre la dégradation de la qualité des sols. A cet égard, il constitue une mesure d’adaptation.

 

Que gagnerait le Bénin à travers la réussite du projet 10 millions d’âmes, 10 millions d’arbres ?

Le Bénin gagnerait beaucoup à travers le projet 10 millions d’arbres, 10 millions d’âmes. D’abord, le Bénin disposera d’un couvert forestier très important avec tous les avantages qui y sont liés et réduira l’avancée de désertification sur son territoire. A travers le Mécanisme pour un Développement propre (MDP) et les Mesures d’Atténuation Appropriées, ce projet peut permettre de capter d’autres ressources financières. Il existe aussi un autre mécanisme mis en place au niveau de la CCNUCC qui peut également attirer de ressources à travers ce projet. Il s’agit du REDD+ (Réduction des Emissions résultant du Reboisement et de la Dégradation des forêts).

Un autre avantage de ce projet, est d’avoir des poumons verts dans nos principales villes où pratiquement les axes verts sont pratiquement inexistants. Or l’importance de ces axes ne sont plus à démontrer tant pour le microclimat que pour l’amélioration de la qualité de l’air dans ces villes et donc de la réduction des maladies respiratoires.

Ce projet va impulser les activités des pépiniéristes car il faut avoir beaucoup de plants pour atteindre l’objectif de 10 millions d’arbres à planter chaque année. Donc dans un sens, il est une importante source de créations d’emploi et un moyen de lutte contre la pauvreté.

Qu’est ce que ce projet de reboisement au Bénin peut apporter aux pays limitrophes ?

Les pays limitrophes comme le Togo, le Burkina Faso, le Nigéria, le Niger peuvent profiter des avantages de ce projet à travers l’amélioration de son couvert végétal. Ces pays peuvent, à partie des résultats pertinents, profiter de l’exemple du Bénin pour mettre en place un tel projet chez eux avec tous les avantages y relatifs. D’autres avantages indirects sont y attachés car ces pays ont leurs ressortissants au Bénin et qui vont bénéficiés des avantages de ce projets tout comme leurs frères béninois.

 

A l’étape actuelle, quelles sont les autres actions que mène le Bénin pour freiner le réchauffement climatique ?  

En tant que Pays en Développement notamment Pays Moins Avancé, le Bénin n’a pas d’obligation en matière de réduction des émissions de Gaz à Effet de Serre conformément aux dispositions de la CCNUCC et du Protocole de Kyoto. Mais volontairement, il peut mettre en œuvre des mesures d’atténuation avec l’appui technique et financier des partenaires. C’est ainsi qu’il a en cours un certain nombre de projet du MDP à travers notamment la promotion et la diffusion des Foyers Améliorés, des énergies renouvelables tels que l’énergie solaire, l’hydroélectricité.

L’exonération des droits de douane sur l’importation des motos à quatre temps à l’état neuf sont des mesures importantes de lutte contre les changements climatiques. L’impact de cette mesure est notable. On note en effet une réduction de la pollution de l’air imputable aux deux roues. Pour un pays à économie essentiellement fiscale, c’est un véritable sacrifice qu’il faut louer. C’est une mesure qui a coûté au bas mot plus huit milliards de francs CFA.

Votre message à l’endroit des acteurs impliqués à divers niveaux dans la lutte contre les changements climatiques

Je tiens à vous remercier pour l’occasion que vous m’avez donnée de mettre en exergue les efforts du Bénin dans le domaine des changements climatiques et les opportunités que nous offre la mise en œuvre de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC). Comme vous le comprenez bien ce n’est dans un entretien que tout peut être dit sur la mise en œuvre de cette Convention. Mais avant de conclure, je tiens à ajouter un aspect très important, celui de la formation et de la recherche dans le domaine des changements climatiques. A l’Université d’Abomey-Calavi beaucoup modules de formation sont dispensés aux étudiants et qui pour la rédaction viennent faire leur stage pratique au Ministère de l’environnement. Les thèses de Doctorat et des publications scientifiques des enseignants et chercheurs béninois abondent de plus en plus sur cette thématique. Ce qui est encourageant. Les ateliers et colloques internationaux se tiennent au Bénin sur les changements climatiques. Il en est ainsi de l’atelier national de formation des formateurs sur l’intégration des changements climatiques dans politiques et stratégies de développement, du 3 au 6 septembre 2013 à Cotonou, avec la contribution du CILSS et de l’Union Européenne, du 26ème Colloque de l’Association Internationale de la Climatologie, tenu à Cotonou du 3 au 7 septembre 2013 passé et, un peu plus loin, du Dialogue sous-régional des pays membres de la CEDEAO sur les changements climatiques du 18 au 22 octobre 2008 et dont l’une des recommandations importantes pour le Bénin est de faire de l’Institut de Sciences Physiques et de Mathématiques de Dangbo un centre de référence sous-régional de calcul et de modélisation climatiques.

C’est dire que le Bénin est véritablement engagé à travers son Gouvernement, son Parlement, ses différentes institutions, ses ONGs, ses universitaires, sa presse écrite et audio visuelles, dans le processus de la mise en œuvre de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques.

L’érection depuis le 11 août 2013 d’un Ministère de l’Environnement Chargé de la Gestion des Changements Climatiques, du Reboisement et de la Protection des Ressources Naturelles et Forestières est un signal fort et la traduction de la volonté politique du Chef de l’Etat et Chef de Gouvernement de mettre les changements climatiques au cœur du processus du développement de notre cher pays, le Bénin.

Interview réalisée par Patrice SOGLO/Etudiant à l’Esae (Production de presse dans le cadre de stage académique)

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